Par la magie du Club de vie (concept de l’Approche narrative qui propose de se re-connecter avec sa communauté de soutien), j’ai pu échanger avec Friedrich Nietzsche ! Voici le contenu de l’interview que j’ai menée avec lui… enfin plus précisément, avec l’histoire que je me raconte de ce qu’il m’aurait répondu, alliant légèreté et profondeur…

Laurent : Salut Friedrich, comment allez-vous… si j’ose dire ? Friedrich : Ça va. L’intérêt d’être mort, c’est de ne plus ressentir la souffrance, et je n’ai plus à supporter ces terribles migraines. Épicure l’avait vu à juste titre : de toute façon, la souffrance ne dure pas. Il n’y a donc pas matière à pleurnicherie quand on a mal. Et d’ailleurs, ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, je l’ai assez répété de mon vivant.

L : Heu… En parlant de vivant, vous qui croyez en la réincarnation, quand est-ce que vous revenez parmi les vivants ? F : Je n’ai jamais dit que je croyais dans la réincarnation. Et là d’ailleurs n’est pas la question. Ce que j’ai écrit, c’est que, faire preuve de volonté de puissance, c’est dire oui à la vie ; et dire oui à la vie, c’est faire en sorte de mener sa vie de façon à ce que, si l’on devait la revivre éternellement, on ne voudrait rien y changer. Je n’ai pris la métaphore de l’éternel retour que pour exprimer cette idée, et je crois avoir été malheureusement mécompris sur ce point.

L : Ah. Je crois qu’il y a en tout cas un autre point sur lequel vous avez été mécompris, c’est sur votre concept de Surhumain. F : En effet. D’autant que les traducteurs français ont dans un premier temps traduit « Übermensch » par « Surhomme », plutôt que « Surhumain », ce qui a renforcé la fausse idée que je pensais qu’il y avait des hommes supérieurs aux autres. Mais, même chez moi en Allemagne, ce concept a été mésinterprété et récupéré par les nazis, pour asseoir leur théorie absurde de la supériorité de la race aryenne… Que voulez-vous, ma sœur Elizabeth était une fervente admiratrice du parti national-socialiste et mariée à un wagnérien antisémite. Juste après ma mort, elle a compilé des fragments de mon œuvre détachés de leur contexte, qu’elle a publiés dans La volonté de puissance. Les nazis ont tout de suite vu l’intérêt qu’ils avaient à instrumentaliser un grand nom de la pensée allemande pour cautionner leur sombre dessein. Quand je pense au nombre de fois où j’ai dit que j’étais anti-antisémite…J’ai même écrit en 1887 qu’un Allemand qui, par le simple fait d’être allemand, prétendrait être meilleur qu’un Juif, devrait figurer dans une comédie ou un asile de fous…

L : Le regrettez-vous ? F : Non, les regrets ne servent à rien. Le ressentiment, la mauvaise conscience et la culpabilité non plus. Comme je vous l’ai dit, dire oui à la vie, c’est aimer sa vie telle qu’elle a été. C’est ressentir l’amor fati, l’amour de son destin. C’est aussi aimer sa vie telle qu’on se l’est faite. La liberté de la volonté sans fatum ferait de l’homme un dieu, le principe fataliste ferait de lui un automate.

L : Que vouliez-vous dire par là, alors ? F : On ne naît pas Surhumain, ce n’est pas une question de « race » ! On peut le devenir, et quiconque le peut. Le Surhumain, c’est celui qui dit oui à la vie et qui assume ses choix sans avoir besoin de se sentir rassuré ou consolé par une figure supérieure et infantilisante, que ce soit un Dieu, un représentant moralisant ou un homme politique. C’est ce que j’ai voulu expliquer par la bouche de mon personnage de Zarathoustra.

L : Cette idée me fait penser au concept de « re-authoring ». C’est l’enjeu-phare des praticiens narratifs, celui d’aider nos clients à se sentir « auteurs de leur vie ». Pour ça, grâce aux histoires que font les gens de leur vie, on explore les liens qu’ils tissent entre ce qui est précieux pour eux et ce qu’ils ont fait, font, et feront dans le livre de leur vie. F : Plus d’un qui ne peut se libérer de ses propres chaînes a su néanmoins en libérer son ami. Par ailleurs, je trouve votre description poétique, esthétique. Et j’aime beaucoup l’Art. Ecrire est d’ailleurs la seule activité qui m’ait permis de supporter la vie. Sur le fond, je pense qu’il faut être vigilant à la distinction entre « créer du Sens sous forme d’histoires » et « se raconter des histoires », selon l’expression familière. Tout ce qui éloigne l’Homme de la Vérité lui est préjudiciable. J’ai toujours privilégié la Vérité au Bonheur. Si tu veux atteindre la paix de l’âme et le bonheur, alors crois, mais si tu veux être un enfant de la Vérité, alors cherche. D’ailleurs, si le bonheur était vraiment souhaitable pour l’homme, l’idiot serait le plus beau représentant de l’humanité.

L : Et qu’est-ce qui éloigne l’Homme de la Vérité ? F : Les illusions, les certitudes, les conventions. Ce sont des prisons et les ennemies de la vérité, pires que les mensonges. Le principal point qui m’a amené à considérer Spinoza comme mon précurseur, c’est notre idée commune de faire de la connaissance la passion la plus forte. L’esprit libre doit renoncer à toute foi, toute conviction. L’homme est sage tant qu’il cherche la vérité, mais quand il prétend l’avoir trouvée, le voilà fou. C’est pourquoi j’ai passé ma vie à critiquer les systèmes et les idoles, qui sont prompts à garantir des certitudes, comme les religions, qui enchaînent les hommes grâce à la Morale et à la promesse de Salut. Quand j’ai annoncé « la mort de Dieu » dans le Gai Savoir, c’était pour expliquer que l’Univers n’a pas de but moral. Et je disais aux Chrétiens que si Dieu s’était fait homme, cela signifiait seulement que l’homme ne devait pas chercher sa félicité dans l’infini, mais plutôt fonder son ciel sur la terre.

L : Contrairement à Marx, votre compatriote, vous n’avez guère écrit sur le « travail »… F : Déjà, je préfère la moustache à la barbe. Pour vous répondre plus sérieusement : Si le travail devient un but en lui-même, et non un moyen, il constitue la meilleure des polices et tient chacun en bride. Car alors, il épuise, abrutit, entrave le développement de la réflexion, des désirs, du goût de l’indépendance… Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit … Il roule comme roule la pierre, conformément à l’absurdité de la mécanique. La frénésie que je fustigeais déjà de mon temps n’a fait qu’empirer. On dirait qu’on a honte de se reposer… Dès lors, une société, où l’on travaille sans cesse durement, jouit d’une plus grande sécurité, nouvelle divinité suprême ; et un Etat qui glorifie le travail est un autre de ces systèmes qui privent l’homme de liberté en prétendant lui procurer ce qui le rassure. Mais le temps des Etats est compté : je prophétisais déjà à mon époque que grâce à la liberté des communications, ils seraient à terme dépassés, ce que votre internet tend à confirmer.

L : Un p’tit mot pour finir notre entretien ? F : Je n’ai pas de recette à vendre, de méthode soi-disant universelle à conseiller. Je vous l’ai dit, je me suis toujours opposé aux systèmes, à tous ces instruments monolithiques destinés à rassurer l’esprit mais voués à l’emprisonner. Et tant que j’ai pu, je suis resté fermement vigilant à ce que personne n’en crée un à partir de ma pensée, une sorte de « nietzschéisme » ou je ne sais quoi, car cela n’aurait pas été cohérent. Mon ami Franz Overbeck disait qu’il ne connaissait personne qui comme Nietzsche, se rendait la vie aussi difficile pour être d’accord avec lui-même. La formule est jolie et pertinente. Ce dont je peux juste témoigner, c’est que porter du chaos en moi m’a permis d’accoucher d’une étoile qui danse…

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Normalisation et traitement des névroses

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Article de Laurent Rizo, d'Altervisionsnarratives, sur le "traitement" et la "normalisation" du traitement de névroses, sur l'accompagnement des adultes surdoués.

Bibliographie recommandée par Laurent Rizo

Friedrich Nietzsche, Mazzimo Montinari, Editions PUF, 2001

Nietzsche : Se créer liberté, Michel Onfray, Maximilien Leroy, Editions Le Lombard, 2010

Nietzsche, Richard Beardsworth, Editions Les Belles Lettres, 2013