Cette page reprend des articles traitant des grandes notions et questions de la philosophie contemporaine, mais aussi de choses plus ordinaires et quotidiennes.

Expérience pure et conscience non-duale

« Expérience pure et conscience non-duale » par Norbert Macia

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Après avoir abordé la notion de jugement dans un précédant  article, Questions de jugement, puis proposé une typologie des jugements, je vous invite aujourd’hui à (re)découvrir la philosophie japonaise de Kitarō Nishida, autour de la notion d’expérience pure, et tenter quelques correspondances avec nos pratiques d’accompagnement.

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Expérience pure et conscience non-duale

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Kitarō Nishida

Kitarō Nishida est un philosophe japonais du XXème siècle, fondateur de l’école de Kyoto, qui a tenté de rapprocher la philosophie extrême-orientale (et plus particulièrement japonaise) à la philosophie occidentale (et plus particulièrement la phénoménologie de Edmond Husserl).

Sa philosophie s’articule principalement autour de grandes notions et a été fortement influencée par une pratique intense du zen : l’expérience pure, l’éveil à soi, le lieu, la dialectique. La notion d’expérience pure (junsui keiken), qui comprend intrinsèquement l’idée de non-jugement, est ce que Nishida considère être le « fondement de sa pensée ».

Expérience pure et sentiment religieux

L’expérience pure se développe d’une « forme séminale » à une pensée en tant que telle, puis une volonté, et enfin, dans sa forme la plus aboutie, une intuition intellectuelle. Cette dernière est, selon le chercheur Bernard Stevens, « l’activité unifiante de l’expérience pure, par quoi est rendue possible la compréhension de la vie aussi bien que l’éveil religieux. » (1)

Il est nécessaire de préciser ici que, dans cette appréhension de l’expérience et du rapport à l’expérience pure, le « passage » qui rend possible la compréhension du monde est de nature religieux dans sa fonction unificatrice. Le religieux est ce qui renvoie à la religion : attention scrupuleuse portée aux faits et objets de l’étude ou de l’observation, mais aussi relegere, « recueillir, rassembler, ramasser », et enfin religare « relier ».

Relier  les différentes parties d’une expérience et se positionner dans une perspective, non pas de transcendance platonicienne, ou de principe supérieur, mais bien plus d’un tout unifié en deçà de toute subjectivité ou encore « immédiateté plus radicale de l’ici-maintenant. » Ce sentiment d’unité ne se sépare pas, pour Nishida, ni de l’activité unifiante, ni de la conscience de l’activité unifiante.

Expérience pure et écrans

Pour Nishida, l’expérience pure réside dans l’immédiateté de celle-ci et « dans le fait qu’elle ne soit pas médiatisée par les réflexivité et représentativité propres à la subjectivité moderne ». Ibid.

Concernant nos pratiques d’accompagnement, je rajouterai ceci : les dispositifs technologiques modernes.

Dès lors qu’un « écran » s’interpose entre nous, nous ne sommes plus dans la présence réelle, mais bien dans une présence médiatisée : c’est-à-dire une « présence-écran » qui est une représentation de la présence réelle et donc un éloignement de ce que pourrait être une expérience pure.

Le médium, l’écran, possède en ce sens trois fonctions :

  1. Il sélectionne, stoppe, repousse, filtre, ou préserve de, les éléments  provenant d’une expérience ou source,
  2. Il réceptionne et retranscrit les éléments  provenant d’une expérience ou source,
  3. Il est le lieu de représentation d’éléments  provenant d’une expérience ou source.

Expérience pure et accompagnement

Ce qui caractérise le coaching, comme pratique d’accompagnement, est la mise en situation d’au moins deux personnes dans un contexte personnel ou professionnel de sollicitations réciproques. Lorsque ceci se produit, indépendamment de la demande même, préexiste une situation d’altérité dans laquelle deux consciences se font face.

Or, ces deux instances sont, pour ainsi dire, « chargées » de vécus, représentations, croyances, désirs, besoins, attentes… La question qui m’a souvent été posée par des coachs ou des prescripteurs a été : Quels sont vos outils ? Traduit autrement, cela donne : Quels sont vos écrans ?

Je retourne à présent la question à mes consœurs et confrères coachs : que serait un coaching de l’expérience pure, sans utilisation d’outils, questionnaires et autres écrans ?

Ma réponse à cette question est que l’expérience pure ouvre la situation de coaching à toute la plénitude de son présent, de la rencontre, dans ses aspects les plus offerts et exposés.

Comme l’a très justement montré le philosophe Emmanuel Levinas, le visage est ce qui est le plus exposé en l’Homme. Il impose de fait le sentiment de responsabilité à son égard et commande l’interdiction de tuer.

J’avance donc l’hypothèse que l’expérience pure est le visage de la situation d’accompagnement envers  laquelle un coach a la responsabilité de faire face de tout son être, de toutes ses possibilités d’être. Ce n’est pas le coach qui est l’outil du coaching, mais l’expérience même de la situation qu’il se doit, effectivement, d’accompagner au mieux.

Ce « accompagner au mieux » peut donc se discuter, non seulement au regard des outils ou de la « posture » du coach mais bien aussi en vue de son rapport direct, immédiat, à l’expérience qu’il vit conjointement à son client

Expérience pure et conscience immédiate

L’expérience pure est l’expérience «  décantée de tout ce qui en altère l’immédiatement –au niveau de son acte même comme au niveau de son interprétation. » Ibid.

Il y a dans l’expérience pure un phénomène de coextension qui dépasse et abolit la différence sujet-objet : la conscience est conscience d’ensemble, « L’essence de ce qui est présent n’est pas séparable de l’acte de conscience qui pense cette essence».

C’est, pour reprendre un terme qui n’appartient pas au registre de Nishida, l’« intersubjectivité » qui permet l’objectivité et non l’inverse, ce qui met hors-circuit la subjectivité occidentale, taxée de solipsiste, et enfermée dans « l’enclos de la métaphysique  de la représentation ». Pour le dire en des termes simples, psychologiques : il y a une recherche d’un retour à un Soi (conscience plus originaire) qui viendrait se substituer à un Moi égotique et auto-centré (conscience représentative duale).

Expérience pure et non-jugement

Nous voyons alors que la notion de jugement ne trouve plus sa place dans l’expérience pure, car l’intention consiste à retrouver une « naïveté » originaire, un regard neuf, qui ne peut plus se complaire dans l’historique des représentations et expériences vécues passées. Faire œuvre de jugement consiste toujours à faire un mouvement de recul, par rapport à ce qui est jugé, pour pouvoir juger ce qui est à juger, devant soi. Il faut des références antérieures et ce regard en arrière « coupe », précisément, du présent immédiat.

Cette coupure active le processus que Nishida qualifie d’«auto-différenciation », qui dans la philosophie occidentale se traduit par l’avènement du sujet libre auto-déterminé, au prix d’une rupture d’avec la non-dualité que garantissait l’expérience pure de l’immédiat.

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Bibliographie recommandée

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invitation-philosophie-japonaise(1) Invitation à la philosophie japonaise, Autour de Nishida, Bernard Stevens, Éditions CNRS philosophie, Paris, 2005

 

 

_L’auteur

Norbert Macia, éducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

[Portrait de Norbert : Studio Italiano.fr]

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Mise en ligne : 19 octobre 2013

Types de jugement en philosophie

typologie des jugements

« Types de jugement en philosophie » par Norbert Macia

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Nous avions commencé à le voir lors d’un précédent article sur les questions de jugement : une réflexion sur ce qu’est la faculté de juger nous invite à nous demander, 1) s’il est nécessaire ou obligatoire de juger les autres et se juger soi-même dans nos actes quotidiens, 2) si oui ou non nous jugeons, ou nous abstenons de juger, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Je vous invite aujourd’hui à revisiter  différents types de jugement en philosophie afin de poursuivre notre réflexion. 

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Types de jugement en philosophie

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Types de jugement dans la philosophie de Kant

Le jugement  désigne une opinion personnelle sur un sujet, soi-même ou une autre personne que soi. Il s’agit d’une forme d’acte ou d’évaluation de nous-mêmes, ou des autres, dans ce que nous faisons et pensons : c’est-à-dire la faculté et capacité de juger comme « acte de connaissance ».

La faculté de connaître, ou acte de connaissance, a pour effet de « rendre la réalité présente à l’intelligence ou aux sens ». Elle est « subordonnée à l’exercice de plusieurs fonctions de l’esprit humain ».

Ces fonctions que possède la faculté de connaître sont de trois sortes :

  1. La formation de concepts et l’organisation des connaissances (fonctions représentative et abstractive),
  2. La faculté de juger,
  3. La faculté de comprendre.
table-des-jugements-de-kant

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Nous pouvons alors, d’après la philosophie kantienne, classer les types de jugements en trois catégories :

  1. Jugement apodictique : énonce un fait nécessaire,
  2. Jugement assertorique : énonce un fait existant,
  3. Jugement problématique : énonce un fait possible qui reste à démontrer.

Remis en perspective à l’aide de la table des jugements de Kant, nos types de jugement prennent place dans 4 méta-catégories : Quantité, Qualité, Relation, Modalité. Voir schéma ci-contre et bibliographie en bas de page (1) 

Types de jugement dans la philosophie de Descartes

Pour Descartes, les causes de nos erreurs dépendent de deux principaux facteurs :

  1. La puissance de connaître,
  2. La puissance d’élire.

La puissance de connaître correspond, pour Descartes, à l’entendement; alors que la puissance d’élire est la volonté : c’est-à-dire la capacité à « porter  librement des jugements sur ce que l’entendement permet de connaître ». Ainsi, notre capacité de jugement, du fait de notre volonté, peut s’appliquer à tout le domaine du connu mais aussi à ce que nous ne maitrisons, ni connaissons, révélant ainsi la possibilité de jugements erronés.

« Rendre possible l’énoncé de la vérité est donc la fonction majeure des jugements, dont le contenu dépend de notre faculté de connaître. » (2) Voir bibliographie en bas de page

« Car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent. » (1) Voir bibliographie en bas de page

Types de jugement dans la vie quotidienne

Dans la vie quotidienne, nous employons le langage pour juger, parfois à tort et à travers, en mobilisant nos croyances, nos représentations et opinions personnelles : c’est-à-dire notre subjectivité. Ainsi, nous rencontrons fréquemment 3 grandes catégories et types de jugement : les jugements de goût,  les jugement de fait, les jugement de valeur.

Les types de jugement de goût et de  fait ne se prêtent pas à discussion. Les premiers sont le fruit de notre subjectivité la plus singulière et ne permettent donc pas à ce titre d’être discutés en regard d’une vérité universelle (les goûts et les couleurs ne se discutent pas); alors que les seconds portent sur des réalités objectives non discutables et universelles (le feu brûle).

Seuls les jugements de valeur se prêtent à la discussion du fait de leur nature essentiellement subjective et réfutable.  Ceux-ci portent sur ce qui est « bon » ou « mauvais », et non vrai ou faux. Ils peuvent cependant aussi être « vrai » ou « faux », mais nécessiteront néanmoins une démonstration à l’aide d’arguments avancés.

Le jugement de valeur possède donc une caractéristique de transcendance, ou d’extension, puisqu’il est fréquemment utilisé à des fins de convaincre d’autres parties à notre vérité singulière et ce dans une recherche de majorité, voire une perspective d’universalité.

Pour conclure

Quelques exercices d’illusions pour exercer notre perception et capacité de jugement.

illusions-optique

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Figure 1 (3) Voir bibliographie en bas de page

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visage-christ-des-andes

Cliquez sue l’image pour agrandir

Figure 2 (4)

in Les responsables porteurs de sens, Culture et pratique du coaching et du team-building, Vincent Lenhardt, Éditions Insep Consulting, Paris, 2012

Photo aérienne prise depuis un avion de tourisme, dans certaines conditions techniques, au-dessus de la Cordillère des Andes. Voyez-vous  le visage du Christ des Andes ?

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L’auteur

Norbert Macia, éducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

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Mise en ligne : 13 octobre 2013

Questions de jugement | Philosophie

« Questions de jugement » par Norbert Macia

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La fréquentation soutenue de nos semblables, et de nous-mêmes comme semblables des autres,  nous démontre bien à quel point l’être humain a à avoir à être (ou ne pas être) ses possibilités et choix de vie. Il pourra (ou il ne pourra pas), de part cette disposition fondamentale, dont la philosophie existentielle nous a entretenu, saisir, créer, ou « laisser passer » les possibilités qui sont potentiellement les siennes.

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Questions de jugement

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Que sont les possibilités de notre existence ? Nul ne le sait, c’est la condition même de notre liberté qui nous est offerte. Avons-nous fait de notre vie ce que nous voulions faire lorsque nous étions enfant, ou avons-nous fait tout autre chose ?

La grande difficulté réside dans le fait même que toutes ces possibilités (en devenir) ne déclinent leur identité qu’à partir du passage, le « jeté » en elles, s’arrachant ainsi de la dimension passive de ce qui est.

 « Tu cherches à passer par la porte, or il n’y a pas de porte. Mais tu ne le sais que quand tu as passé la porte. » (Proverbe Taoïste)

Certains osent, d’autres pas, certains osent moins, d’autres plus. Mais ceci n’est pas sans conséquences, ni pour les uns, ni les autres, dans leur capacité et aptitude respectives au jugement des uns et des autres. « La vie, c’est pas ça ».

Nous voilà donc au cœur du jugement, plutôt des jugements.

Première observation

J’ai fréquemment entendu des professionnels du coaching, de la thérapie, ou des managers, me faire l’aveu de ne jamais juger une personne, un client, ou un collaborateur, dans une situation ou un contexte professionnels ou personnels.

Cela m’a toujours quelque peu étonné, et ce pour des raisons d’interprétation philosophique plus que morales ou personnelles.

L’aveu, tel que confié la plupart du temps, ne laisse planer aucun doute sur le fait que le non-jugement, tel qu’exprimé, octroie comme par extension (enchantement ?) la même capacité de non-jugement aux autres actes de la vie quotidienne. «Je ne juge jamais personne», ce qui en science mathématique peut être l’équivalent de : « Je juge tout le temps tout le monde ».

Est-ce aussi simple, et sinon, quel est alors le sens d’une telle affirmation pour soi et pour l’autre ?

Si le jugement est un procédé « naturel » et conscient, que pouvons-nous alors reconnaître en situation, d’un mécanisme, inconscient, qui serait quant à lui susceptible de nous couper de notre faculté réelle de jugement sur soi-même (refoulé psychanalytique), ou d’un autre mécanisme de nature volontaire (épocké phénoménologique), qui se traduit par une « mise  entre parenthèses » provisoire de notre attitude naturelle au jugement ?

Si nous admettons que le jugement (la faculté de juger) est le propre de l’Homme, c’est-à-dire si nous l’acceptons comme « acte de connaissance », une absence de jugement revendiquée et assumée serait-elle alors un artefact de notre égo ? Si oui, à quoi ce procédé nous sert-il alors dans une situation d’accompagnement ou de management ?

Ne jugeons-nous pas pour les mauvaises raisons ou jugeons-nous pour les bonnes ?

Deuxième observation

Dans sa philosophie, Kant (1724-1804) définit le jugement analytique comme une forme de jugement « dont le prédicat est contenu dans le sujet ».

« Dans toute énonciation où l’on peut distinguer ce dont on parle et ce qu’on affirme ou nie, le premier terme est appelé sujet et le second prédicat. » (Vocabulaire technique et critique de la philosophie, André Lalande, Éditions PUF, 2010, Paris).

Exemple : « Aucun célibataire n’est marié ».

Il existe donc, si l’on se réfère à la philosophie kantienne, des vérités « a priori » vraies qui ne nécessitent pas une vérification par l’expérience pour en constater leur nature véridique. Nous avons là, le contraire du proverbe taoïste mentionné plus haut.

Ce proverbe est d’ailleurs en soi (comme la plupart des proverbes) une forme de jugement qualifié de « problématique », puisque l’énoncé est un fait qualifié de « possible », donc posant de fait un problème restant à démontrer.

Nous voyons alors que la question du jugement est étroitement liée aux notions de discernement, de justice et de vérité. Si des personnes se sentent blessées, choquées, humiliées, ou valorisées par des questions de jugement; ou que d’autres s’« interdisent » de juger, c’est peut-être que ces questions de jugement sont des questions profondes qui mettent en jeu nos valeurs, notre morale, mais aussi notre éthique dans ce qu’elle peut contenir d’insaisissable, de paradoxal, et d’insensé parfois.

Nous poursuivrons prochainement cette réflexion autour des différents types de jugement.

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L’auteur

Norbert Macia, éducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

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Mise en ligne : 07 octobre 2013

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Théorie de l’extensio | 2

« Théorie de l’extensio | 2 » par Norbert Macia

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Voici le second article d’une série dédiée à la théorie de l’extensio proposée par Eugène Michel. La théorie de l’extensio repose  sur  le postulat suivant : « l’évolution de la vie va dans le sens de l’élargissement du champ relationnel car les espèces dont l’environnement est moins limité dans son rôle de fournisseur d’apports ont de meilleures chances de survie et de reproduction. »

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Théorie de l’extensio | 2 (Edilivre 2012)

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Habitus & Inventus

Tels sont les deux concepts essentiels développés dans le second chapitre de la théorie de l’extensio. Le premier n’est naturellement pas sans nous remémorer une des notions clés reprise et développée par le sociologue Pierre Bourdieu dans une perceptive d’explicitation et de définition du déterminisme social; alors que le second vient rééquilibrer en miroir au premier le champ de développement des êtres humains en société ou communauté.

L’habitus correspond aux ensembles de pratiques et rites qui font qu’un groupe social conserve une forme de stabilité dans la durée. En ce sens, l’habitus est ce qui caractérise, par exemple, les traditions, les cultures, les récits et peut-être aussi plus particulièrement les mythes, comment récits « fondateurs d’une pratique sociale », dont le mode de connaissance et transmission reste principalement la tradition orale. Ce que l’auteur désigne aussi par « lent apprentissage exploratoire » qui n’est pas non plus sans rappeler le transformisme de Jean-Baptiste De Lamarck : « la fonction crée l’organe« .

Dans notre cas présent : la fonction ou « obligation de répétition » crée l’habitus. L’intégration et l’assimilation des fonctions collectives créent, par la force de la répétition, la fonction individuelle intégrée :  l’habitus.

En ce sens l’ « édification neuronale » crée l’édifice parfaitement intégré de tout groupe social stable. A contrario, l’écart neuronal est générateur de souffrance pour la personne concernée en regard du groupe, au même titre que l’écart du marginal, du profane, est générateur de souffrance et d’inquiétude pour le groupe social intégré.

La marginalité est du côté de l’inventus et de l’aventure, alors que l’habitus est du côté du sacré.

Cette histoire répétée réécrite soudainement d’une manière autre, d’une originalité émergente, est ce qui caractérise l’inventus. Nous pouvons relire les mêmes livres sans rien apprendre de nouveau, et découvrir pourtant quelque de nouveau lors d’une relecture  supplémentaire. Le contenu restant le même à chaque passage, il s’agit bine d’une capacité d’interprétation et d’invention nouvelles propres au lecteur.

Les « serrures mentales » sont certainement du côté de l’habitus car leur fonction est la protection et la préservation des structures acquises, l’édification transmise, alors que les clés sont du côté de l’inventus, à réinventer sans cesse au fil du temps. Leur rôle est d’ouvrir les structures afin d’y apporter les modifications de l’intérieur.

« La plasticité d’imitation » de l’habitus est inséparable de « la plasticité d’exploration » de l’inventus.

Ainsi, le théorème fondamental et central de la théorie de l’extensio consiste dans cette imbrication permanente et cette « incessante émergence » de l’inventus au cœur de l’habitus. De l’intérieur même de l’habitus se produit et se propage, vers l’extérieur, l’inventus en passe de réécriture de l’habitus tel un incessant palimpseste.

Ces antagonismes complémentaire opèrent leurs actions par ce que l’auteur désigne comme « volonté d’habitus » et « volonté d’inventus ».

Ce terme de « volonté » parait ici fondamental dans le contexte de la théorie de l’extensio, puisse qu’il sous-tend l’idée que le sujet est un sujet pensant, conscient, et démocratique, dans le sens du partage et de la volonté d’égalité de ses dispositions naturelles. En ce sens que, avoir de la volonté c’est être conscient de ce que l’on veut et avoir l’accès à cette conscience, c’est être en mesure d’exercer cette capacité de vouloir pour chacun d’entre-nous.

Ainsi, comme le souligne l’auteur, la volonté d’habitus est une capacité d’assimilation, des pratiques  correspondantes aux à des groupes et sous-groupes, dans une recherche d’intégration à ces derniers; alors que la volonté d’inventus réside dans le constat qu’aucun nouveau habitus ne peut se constituer sans avoir, au préalable, fait l’expérience fondatrice et constituante de la trace originale du premier pas hors du cadre habituel de nos répétitions évolutives.

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Liens

Eugène Michel_

L’ensemble des publications d’Eugène Michel (Dcalin.fr)

Site de Eugène Michel (Sgdl-auteurs.org)

Site de l’éditeur (Edilivre 2012)

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L’auteur

Norbert Macia, éducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

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Mise en ligne : 11 juin 2013

Théorie de l’extensio | 1

« Théorie de l’extensio | 1 » par Norbert Macia

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Je vous en ai parlé dernièrement. Voici donc le premier d’une série d’articles dédiée à la théorie de l’extensio proposée par Eugène Michel. La théorie de l’extensio repose  sur  le postulat suivant : « l’évolution de la vie va dans le sens de l’élargissement du champ relationnel car les espèces dont l’environnement est moins limité dans son rôle de fournisseur d’apports ont de meilleures chances de survie et de reproduction. »

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Théorie de l’extensio (Edilivre 2012)

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La théorie de l’extensio repose, comme le souligne son auteur Eugène Michel,  sur  le postulat suivant : « l’évolution de la vie va dans le sens de l’élargissement du champ relationnel car les espèces dont l’environnement est moins limité dans son rôle de fournisseur d’apports ont de meilleures chances de survie et de reproduction. » (p.8)

La reproduction et la vie sont une même chose.

« La reproduction commence dès l’origine de la vie », en ce sens que dès qu’il y a vie, il y a reproduction au contact même d’un environnement. L’environnement est donc la matrice, le support, ce qui fait le lien, le liant, entre ce qui croît et se reproduit et ce qui est; mais aussi l’agent économique  qui régule les flux et les apports entre l’intérieur et l’extérieur.

L’environnement est, de ce fait, ce qui s’épuise au contact du processus d’extensio puisque pour servir la théorie de l’extensio, accroître, grandir, chaque être a besoin d’apports en provenance de son environnement.

Dans l’idée d’ « extension », il y a l’action « étendre », « déployer », « élargir », une chose ou un être dans une, ou plusieurs, de ses dimensions ce qui génère un épuisement des ressources et donc une nécessité vitale de nouveaux apports pour continuer de croitre, s’étendre, se déployer.

La vie entraine donc le « besoin d’apports », la reproduction qui est par essence variable entraine la complexification qui elle-même entrainera la diversification des espèces comme conséquence première des variables et des erreurs produites en cours de processus .

Ainsi, l’extensio se produit de trois manières distinctes : l’augmentation du nombre dans une même espèce, la diversification des espèces, la complexification des espèces. (p.8)

Parmi les espèces ainsi diversifiées, certaines auront un rapport plus efficace à l’environnement et survivront donc au détriment d’autres espèces qui périront. Cette sélection naturelle, -concurrence- inter-espèces, est une course toujours victorieuse pour les espèces ayant un « champ relationnel » plus performant.

Ce champ relationnel permet ainsi une duplication plus rapide par un accès aux ressources plus approprié, fruit d’un spectre plus large dans ses multiples sollicitations de l’environnement.

L’auteur prend ainsi pour exemple l’évolution du bébé qui, par procédé d’extensio juvénile, « commence son existence dans le ventre de sa maman puis continue près d’elle ou son substitut, ensuite il élargit son horizon avec la famille et le petit groupe, puis s’il accède à la collectivité. » (pp. 8 et 9)

Nous pourrions rajouter que, à l’inverse, les personnes âgées arrivent progressivement à un niveau de rétrécissement de leur univers du fait de perdre la mobilité et la tonicité de leurs  muscles inférieurs ; ceux-là mêmes qui avaient permis au tout jeune enfant l’accès, progressif, à la marche en posture debout et l’exploration d’un environnement de plus en plus ouvert.

C’est comme si, via la théorie de l’extensio, le vivant poussait les êtres vers d’autres environnements (irions-nous jusqu’à dire inconnus, méconnus ?) afin que nos environnements présents puissent se régénérer.

Ce processus d’évolution – régénération existe, par exemple, dans le rapport qu’ont les humains avec l’agriculture et, par « extension » la culture. Les terres mises en jachère (entre parenthèses) permettent  de ressourcer et revitaliser un sol, mais encore permettent le développement d’une culture  paysanne ou agricole, c’est-à-dire un ensemble d’habitudes sociales  et de groupe qui vont faire évoluer ce dernier du stade archaïque au stade civilisé.

La théorie de l’extensio souligne le sillon de ce développement pluridimensionnel possible, que nous allons nous atteler à suivre et approfondir dans un prochain article.

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Liens

Eugène Michel_

L’ensemble des publications d’Eugène Michel (Dcalin.fr)

Site de Eugène Michel (Sgdl-auteurs.org)

Site de l’éditeur (Edilivre 2012)

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L’auteur

Norbert Macia, éducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

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Mise en ligne : 15 avril 2013

 

 

 

Être en chemin

« Être en chemin » par Norbert Macia

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« Ce que l’Homme est, seul son histoire nous l’enseigne. » (Wilhelm Dilthey)

Qu’est-ce qu’être en chemin ? Peut-être chercher la voie juste et authentique,  pour soi, courageusement, en ayant l’intime conviction que le choix de la direction vers laquelle cette voie  nous conduit est le bon choix. C’est peut-être cela « être en chemin »…

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Être en chemin

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Être en chemin c’est écrire son histoire, mais c’est aussi participer, même modestement, à l’écriture de l’histoire du monde, et dans une certaine mesure, « être témoin » de ce qu’est et devient le monde.

Je suis, pour ma part, assez stupéfait de constater l’augmentation de la violence quotidienne dans ses multiples expressions, des plus anodines aux plus atroces (attaque au marteau pour 20 euros…). Tout comme dans l’apocalyptique film du réalisateur anglais Danny Boyle (28 jours plus tard), il semblerait que « contagion » et « violence » soient les maux de notre temps. Dans un même registre, l’anthropologue et philosophe français René Girard, nous montrait déjà la « contagion violente » pour caractériser l’« emballement mimétique» propre aux phénomènes de foules. (1)

L’histoire de l’Homme donc, son empreinte aussi. Depuis toujours  jusqu’à aujourd’hui, l’empreinte écologique de l’Homme (c’est-à-dire le rapport de la demande humaine sur l’ offre de services de la nature) s’est alourdie au point de mettre en péril l’Homme et la nature. Au point de séparer l’homme de la nature par l’artefact industriel, nucléaire ou chimique.

La très récente catastrophe (toujours en cours) de Fukushima nous en révèle (une fois de plus) la triste réalité : mise en place de zones interdites, zones d’exclusion, infertilité, isolation, désolation… Le titre du film-documentaire français de Jean-Paul Jaud, Nos enfants nous accuserons, peut, d’ores et déjà, se conjuguer au présent.

Être en chemin, c’est pouvoir faire des choix. Des choix justes pour soi et vis à vis des autres. Par ces choix, être en quête du bien commun. Le bien humain est le mouvement ou élan qui nous inclut dans la communauté humaine et permet, par là même, son développement. C’est aller à la rencontre de l’autre, l’étrange, l’étranger. « Être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre.  » (Jean Oury) (2)

« (…) ce que Aristote appelle « bien humain » est purement et simplement la manière dont un être humain se met en chemin afin d’être (humain) pour de bon. » in Éthique à Nicomaque Livre VI, Philippe Arjakovsky, Agora Pocket, 2007, p.8

Ne pas déshumaniser l’humain, c’est « être en chemin », et ce, même si, l’«enfer est pavé de bonnes intentions ». Le bien peut aussi produire le bien.

Qu’est-ce que le bien humain ? Qu’est ce qui peut produire le bien ?

  • Entretenir son chemin commun, notre « Home ». Prendre soin de notre demeure, chérir son équilibre fragile et pourtant vital, par des choix personnels mais aussi politiques et philosophiques, des choix de sociétés.  L’action politique nécessite, par essence, d’être individuellement au centre de l’attention, au cœur du discours.
  • Exercer sa capacité à penser et faire usage de sa pensée propre. La pensée des autres n’est pas notre pensée propre. Si chacun pense comme pensent les autres, par influence et sous-influence, il n’y a plus de pensée à proprement parler. Le On est le langage de l’indéfini, de l’inform(e)(ation), de l’inauthentique et de l’incomplétude.  Entre les médias et nous autres, les regardants-regardés, il y a toujours « écran », lorsque ce n’est pas « écran de fumée ». Ce n’est que trop rarement que la réalité de la chose dont il s’agit, prise dans son authenticité parfaite, est montrée, sans déformation(s).

« Nous apprenons à penser en tant que nous portons notre attention sur ce qu’il y a à considérer. (…) Montrer ainsi simplement est un trait  fondamental de la pensée, elle est la voie vers ce qui, depuis toujours et pour toujours, donne à l’homme à penser.» In Essais et conférences, Martin Heidegger, Éditions Gallimard, Collection Tel, 2008, pp 152-158

Qu’est-ce qui déshumanise l’humain ?

La séparation, l’exclusion, la perte de l’usage de la parole (propre de l’homme), la perte des capacités pathiques (perte de contact avec la réalité, désensibilisation, stérilisation…). Tout ce qui nous ampute et nous éloigne de notre humanité, nous déshumanise.

Voici donc la réussite et l’œuvre majeure du diable, en l’occurrence l’œuvre de l’Homme comme promoteur de l’œuvre du diable (c’est-à-dire l’adversaire, le diviseur, le  séparateur,  l’accusateur). Le diable c’est toujours l’autre, « l’enfer c’est les autres ».

Tout ce qui déshumanise, et fait que les hommes se comportent comme une meute de bêtes sauvages, oppose, accuse, divise et sépare. Cela prend parfois  la forme de « contagion mimétique » ou de rassemblements violents. René Girard nous démontre, en effet, comment le chemin de Jésus-Christ, le conduisant progressivement au temps de la Passion, temps par lequel la foule se ligue contre lui, aboutit à un mécanisme du « tous contre un » ou phénomène de bouc émissaire.

« Les fils répètent les crimes de leurs pères précisément parce qu’ils se croient moralement supérieurs à eux.  Cette fausse différence, c’est déjà l’illusion mimétique de l’individualisme moderne, la résistance maximale à la conception mimétique, répétitive, des rapports entre les hommes, et c’est cette résistance, paradoxalement, qui accomplit la répétition ». (1)

Pilate, face à une foule faisant bloc, dans la crainte d’une émeute pouvant l’atteindre en personne, renonce à sa décision d’épargner Jésus-Christ, nous dit René Girard, et offre l’ « Un » à tous. Plus étrange encore, les voleurs crucifiés en même temps que Jésus, « hurlent avec les loups », contre lui, alors qu’ils subissent un sort identique au sien.

L’homme est ainsi capable de déshumaniser ses semblables pour mieux régner sur un monde de fous, l’incluant lui-même comme roi [des fous], le laissant par là même, seul, sur les bas-côtés d’un chemin vide de sens, vide d’Être. L’« un » se croyant supérieur au nombre, instituera l’ « Un » pour le plus grand nombre.

Contrairement aux impasses et aux murs, les chemins et les ponts symbolisent la voie d’accès, la rencontre, l’aventure, l’échange, par lesquelles l’être humain circule dans son existence, via son humanité, tout en traçant sa propre voie à l’intérieur du Grand ensemble. Chercher sa propre voie, être en chemin, devrait être  une affaire joyeuse.

L’orientation est une question d’ « orient », une affaire de « lever à soi »… ceci devrait répondre, du moins en partie, à la question : qu’est-ce que le bien humain ?_

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Bibliographie recommandée

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1Je vois Satan tomber comme l’éclair, René Girard, Éditions Grasset, Collection Biblio Essais, Paris, 1999

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L’auteur_

Norbert MaciaÉducateur sportif de son premier métier, après 10 années d’expérience dans le secteur du sport et des loisirs, Norbert Macia se reconvertit, en 2006, au coaching professionnel auprès des particuliers et des entreprises. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence en 2005, il s’oriente vers un troisième cycle universitaire en coaching qu’il obtient en 2006 à la Faculté d’Économie Appliquée d’Aix-en-Provence.

[Portrait de Norbert : Studio Italiano.fr]

www.norbertmaciacoach.com

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Mise en ligne : 25 novembre 2012